Les cartons

Les cartons

 

 

Selon la définition donnée par Jeanne Veyrin-Forrer dans le Dictionnaire encyclopédique du livre (tome 1, p. 456-457), un carton est un cahier ou une portion de cahier (un feuillet double ou un feuillet simple) dont le texte a été recomposé et qui a été substitué au texte imprimé primitivement. Les anglo-saxons utilisent le terme "cancel", et par analogie avec lui désignent souvent le carton par l'expression "cancellans" et le feuillet fautif par "cancellandum".

L'imprimeur peut "cartonner" pour corriger une ou plusieurs fautes de composition : orthographe, passage oublié, passage composé deux fois de suite... Il est parfois obligé d'y recourir par la censure. Jeroom Vercruyse a ainsi relevé 295 cartons dans les 40 volumes de l'impression genevoise de l'édition dite "encadrée" des Oeuvres de Voltaire (1775).

La pratique du carton est aussi ancienne que l'imprimerie, mais elle a été très largement utilisée au XVIIIe siècle... ou en tout cas, cette époque est celle où les cartons sont les plus aisément repérables dans la zone d'influence française (France, Suisse), parce qu'ils sont souvent signalés par une astérisque accompagnant la signature du ou des feuillets incriminés. Au XVIIIe siècle, et aux époques antérieures, ils sont également repérables par des replis de papier, utilisés pour les insérer, et visibles dans les fonds de cahiers, d'éventuelles traces de collage, des indications au relieur sur les endroits où les insérer, des différences de papier, voire de composition (en particulier dans les titres courants).

 

Dans cette édition in-12° de 1764 des Lettres écrires de la Montagne de Jean Jacques Rousseau publiée par Marc-Michel Rey, un "avis au relieur" figurant dans les pièces liminaires l'informe de l'existence de quatre cartons.

 

 

Cet avis mentionne que la feuille comportant les cartons est signalée par une étoile. Cette feuille de quatre feuillets correspond pour le format in-12° à ce qu'imprimeurs et bibliographes appellent un "feuilleton".

 

 

En revanche, et contrairement à la pratique française, les feuillets cartonnés ne portent pas d'astérisque permettant de les repérer.

 

Dans le cas suivant, celui d'un exemplaire d'une édition du XVIIIe siècle du tome 2 des Elemens de la science de la coupe des pierres... par Frezier, le cahier F comporte deux feuillets cartonnés qui se suivent. Ils sont aisément repérables aux astériques qui accompagnent leurs signatures, et aux replis de papier dans les coutures.

 Recto du feuillet F1 signé F : normal

 Recto du feuillet F2. Le carton est repérable à l'astérisque qui accompagne la signature, et aux replis de papier dans la couture.

 

 Détail des replis de papier dans les fonds de cahier.

 

 Feuillet F3 : carton.

 

 Feuillet F4 : normal.

 

Dans le cas du Système de sténographie, publié à Paris, de l'imprimerie de P. Didot l'aîné l'an 3 de l'ère française, le carton du feuillet F2 est repérable à l'étoile qui accompagne la signature, et à un manque de papier d'un demi-centimètre environ sur la marge de droite. De fait, le demi-centimètre qui manque en marge droite se retrouve en marge gauche, plié et cousu au fond de cahier, comme on peut s'en rendre compte en examinant l'original... à défaut de le voir distinctement sur les photos.

 

 Page de titre

 

Premier recto du cahier E : normal

 

 Recto du feuillet E2 : le carton est repérable à l'étoile qui accompagne la signature, et à sa marge droite raccourcie.

 

 Agrandissement de la photo précédente.

 

 Verso du feuillet cartonné A2. Remarquer le manque de papier en marge gauche. Le carton est replié dans la couture. Recto du feuillet E3, normal.

 

 Prenons maintenant l'exemple de l'Emile, qui parut en cinq parties et quatre volumes in-8°, sous la fausse adresse de La Haye chez Jean Néaulme en 1762. Il s'agit en fait d'une impression parisienne de Duchesne, faite sous permission tacite, et mise en vente à Paris le 27 mai 1762. Quelques semaines plus tard, paraissait, dans la même présentation, une édition in-12 sortie du même atelier. Comme nous allon pouvoir le constater, son premier cahier A comporte deux cartons.

 

 
Page de titre de l'édition in-12°
 
 
 
Feuillet A4 recto : normal
 
 
 
Feuillet A5 recto : la signature est accompagnée d'une étoile, signalant un carton.
 
 
 
Agrandissement de la photo précédente
 
 
 
 Dans les fonds de cahier, entre les feuillets A5 et A6, on voit des barbes de papier, traces de l'enlèvement du cancellandum et de son remplacement par le cancellans.
 
 
Feuillet A6 recto : normal. Les signatures s'arrêtent à ce feuillet. Conformément aux pratiques françaises, les feuillets de la seconde moitié du cahier ne sont pas signés.
 
 
 
 Feuillet A12 recto. Il n'est pas signé, mais on remarque la présence d'une petite étoile, qui signale un carton.
 
 
 Agrandissement de la photo précédente.
 
 
 
Recto du feuillet B1, signé B, marquant le début du cahier B. 

 

Le repérage des cartons, leur signalement dans les descriptions bibliographiques sont très importants pour les éditeurs de texte, dans la mesure où les variantes textuelles ont parfois une très grande importance pour l'histoire de l'ouvrage incriminé, comme nous le verrons dans le cas du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

En effet, à la fin de l'impression du Contrat social, Rousseau demanda à Rey de substituer au texte initialement prévu un passage sur le mariage. A peine cette demande faite, et alors que Rey imprimait cette nouvelle version, Rousseau pris de remords lui écrivit, le 14 mars 1762, pour le supplier de ne surtout pas éditer ce passage sur le mariage... quitte à faire des cartons :

  « Je vous prie, mon cher Rey, si vous y étes encore à tems, de supprimer la dernière note sur les mariages. Et même falut-il un carton pour cela, je voudrais à toux prix que cette note fut supprimée, pour vôtre avantage comme pour le mien. Recevez mes excuses de ce nouvel embarras, mais je ne vous le donne pas sans raison. Je vous embrasse de tout mon cœur  […] »

  Rey, répondit le 17 mars :  

« Votre Lettre mon Cher Rousseau qui accompagnoit l’Epreuve V est arrivée en Son Tems, je me féllicite & vous aussi que cet ouvrage Soit fini a votre Satisfaction ; je donnerai mes Soins que la notte soit bien et vos exemplaires distribués comme vous le demandés […] »

La lettre de Rousseau étant arrivée dans l'intervalle, Rey, irrité, lui répondait le 22 :
 
« Votre lettre mon cher Rousseau du 14 Courant m’est bien parvenue, la feuille du titre ou Se trouve la notte etoit toute tirée, ainsi qu’il faut faire un quart de feuille a quoi l’Imprimeur travaille, a vous parler vray, J’en Suis faché, tout l’ouvrage fesoit 21 feuilles bien conditionnées, & présentement il y aura ¼ de feuille séparé, que le relieur devra placer. Je me conforme à vos intentions […] »

De fait, la note sur le mariage ne figure dans aucun des trois états de l'édition originale in-8°, ni dans l'édition in-12° qui suivit, et qui furent données par Rey. Elle n'apparaît pas plus dans aucune des six premières éditions pirates qui parurent dans les mois suivants, sous la fausse adresse de Marc-Michel Rey. Une septième édition pirate, vraisemblablement parisienne bien qu'empruntant elle aussi l'adresse de Marc-Michel Rey, et publiée également en 1762, donne les deux versions de la fin de l'ouvrage : une avec et une sans la note sur le mariage. Les six éditions pirates ultérieures, parues en 1762 et 1763, à commencer par la première du groupe faite clandestinement à Lyon par Jean-Baptiste Réguillat, donnent toutes la note sur le mariage.

      

On le voit donc, un carton peut cacher autre chose que de simples fautes typographiques.

Pour de plus amples précisions sur ce cas :

VARRY (Dominique), "Une collaboration à distance : Jean-Jacques Rousseau et Marc-Michel Rey", L'Ecrivain et l'imprimeur, sous la direction d'Alain Riffaud, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 217-230. (collection Interférences).
 
 

Ci-dessous : exemplaire de l'édition pirate n° 7 de 1762 comportant le cancellans et le cancellandum :

 Page de titre à la fausse adresse d'Amsterdam, Marc-Michel Rey, surmontée de la mention en petits caractères "Suivant la copie imprimée".

 

 Cancellandum : première page 211 et note sur le mariage.

 

Page de gauche : cancellandum, première page 212 et chapitre IX de conclusion.

Page de droite : cancellans, seconde page 211 et texte sans la note sur le mariage.

 

© Bibliothèque Sainte Geneviève : reproduction interdite

 Verso du cancellans : seconde page 212 et fin du chapitre IX de conclusion.

Autre exemplaire dans lequel le propriétaire a supprimé le cancellans, dont on voit des barbes de papier dans les fonds de cahier, pour conserver le cancellandum :

 

 

 

 

 

 

Cas particulier : collage d'un cancellans sur un cancellandum.

Il peut arriver, très exceptionnellement, qu'on colle sur le côté fautif d'un feuillet un autre feuillet présentant une version corrigée.

Patrick Spedding présente un tel cas, auquel il a été confronté, dans l'article suivant : “Cancelled Errata in John Buncle, Junior, Gentleman,” Script and Print, volume 38, n° 2 (June 2014), p. 115–121.

Sur son blog, où il évoque également ce cas à la date du 13 janvier 2015 sous le titre "Another Example of Full Page Slip-Cancellation", il en signale un autre présenté par E. Kenneth Giese sur le blog du département des collections spéciales et des archives de Goucher College (Baltimore, Maryland).

Il s'agit d'un exemplaire d'un ouvrage intitulé Plays written by Mr John Gay. London, W. Strahan, T. Lowndes, 1772, 12° (ESTC no. T13746). Le premier cahier comporte au feuillet A1 verso un frontispice représentant le portrait gravé sur cuivre de l'auteur. Le cahier A est donc passé sous une presse typographique et sous une presse en taille douce. Pour cet exemplaire, lors de l'impression de la gravure, on s'est trompé de cuivre, et on a utilisé un portrait de Pierre le Grand en lieu et place de celui de Gay. L'erreur a été corrigée en collant sur le feuillet A1 verso un autre feuillet portant le bon portrait. Le travail a été fait avec une très grande méticulosité puisque lignes de chaîne et vergeures correspondent avec celles du feuillet A12. La présence du portrait de Pierre le Grand, sous celui de Gay, n'est visible que lorsqu'on place une source lumineuse derrière le feuillet A1, ainsi qu'on pourra le constater sur les photos publiées par E. Kenneth Giese sur sn blog.

Ce procédé de correction est cependant très exceptionnel.

 

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Et pour conclure provisoirement, évoquons une curiosité bibliographique conservée au Musée de l'imprimerie de Lyon (cote MIL 193), que nous avons étudiée dans l'article suivant :

VARRY (Dominique), "Des papillons et un carton", Guide déraisonné des collections du Musée de l'imprimerie et de la communication graphique, Lyon, Musée de l'imprimerie, 2014, p. 56-57.

 

 

Cette curiosité bibliographique concerne un ouvrage in-octavo du jésuite Jacques Sirmond publié à Paris chez Sébastien Cramoisy en 1631. Comme nous l'avons montré dans l'article ci-dessus, cet exemplaire est très probablement celui de l'évêque d'Avranches Pierre-Daniel Huet.

Sirmond (Jacques (S.J., pseud. Jacobus Cosmas Fabricius, le P.), Appendix codicis Theodosiani Novis Constitutionibus cumulatior. Cum Epistolis aliquot veterum Conciliorum & Pontificum Romanorum, nunc primum editis. Opera & studio Iacobi Sirmondi Presbyteri Societatis Iesv. Parisiis : Apud Sebastianum Cramoisy, viâ Iacobæâ, sub Ciconiis, 1631.

 

 

la collation de l'exemplaire est la suivante : [1-1 bl.-4-1bl.-2-1bl.-6]-246 p. Le premier cahier, consacré aux pièces liminaires, comporte entre les feuillets signés a3 et a4, un bi-feuillet non signé, blanc, à l’exception des formules suivantes imprimées parallèlement aux fils de chaîne verticaux : au verso du premier feuillet non signé « FAVT OSTER », et en regard, au recto du second feuillet non signé « CE CARTON. ».

 

 

 

Placé au centre du cahier dont seuls six feuillets sur huit comportent du texte, cet inutile bi-feuillet de quatre pages constitue bien le quart d’une feuille in-octavo, soit un « carton ». Il était destiné à être retiré par le relieur. C’est à l’intention de ce dernier qu’était imprimée la formule comminatoire FAUT OSTER | CE CARTON, ce qui a été fait dans d'autres exemplaires que nous avons pu consulter, mais pas dans celui du Musée, ni comme nous l'a signalé Neil Harris depuis la publication de notre article, dans les quatre exemplaires de la Biblioteca nazionale centrale di Roma (cotes : 13. 17.B.43 ; 13. 25.G.55 ; 13. 19.B.19 ; 204. 17.C.38), dont l'un (13. 19.B.19) est reproduit sur Google-Books.

Le relevé de signatures de ces exemplaires est donc le suivant : a8 (a1- a3 χ2 a4- a6) A-P8 [$4 sign. rom.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 © Dominique Varry 2011-2015 Introduction à la bibliographie matérielle