Epreuves et corrections

 

 

Epreuves et corrections

 

 

 

 

 

Les travaux les plus récents et les mieux informés portant sur la correction d'épreuves imprimées sont ceux d'Anthony Grafton. On lira, en particulier, le texte de sa conférence prononcée le 20 décembre 2010  à l'Institut fédéral de Technologie de Zürich, dans le cadre des Balzan Lectures :

 

 

GRAFTON (Anthony), Humanists with inky Fingers. The Culture of Correction in Renaissance Europe, Firenze, Leo S. Olschki, 2011.

 

On prolongera cette lecture par celle du texte des Panizzi Lectures qu'il a prononcées en 2009. Elles ont donné naissance à un livre publié par la British Library en 2012 :

 

 

GRAFTON (Anthony), The Culture of Correction in Renaissance Europe, London, The  British Library, 2012.

 

Un ouvrage, un peu ancien, demeure incontournable sur le sujet, celui de Percy Simpson publié en 1935, et qui a fait l'objet d'un reprint en 1970 (London, Oxford University Press) avec quelques corrections de Harry Carter :

SIMPSON (Percy), Proof-Reading in the Sixteenth, Seventeenth and Eighteenth Centuries, London, Oxford University Press, 1935.

 

Le premier manuel à l'usage des correcteurs est celui de Jérôme Hornschuch (1573-1616), qui pratiqua la correction d'épreuves comme gagne-pain tout en suivant des études de médecine. Son petit ouvrage (45 pages in-octavo) a été publié à Leipzig en 1608 :

Orthotypographia, hoc est : instructio, operas typographicas correcturis ; et admonitio, scripta sua in lucem edituris utilis et necessaria. Adiecta sunt sub finem varia typorum sive scripturarum typographis usitatarum genera & appellationes, singula dicto aut sententia aliqua repraesentata, ut, quibus sua excudi malit, benevolus lector inde seligere possit. Autore Hieronymo Hornschuch... Lipsiae : Michaël Lantzenberger excudebat, Anno 1608.

On y trouve, pour la première fois représentés, les signes utilisés par les correcteurs :

 

  University of Chicago Library

 

L'ouvrage comporte également une gravure, devenue célèbre, de Moses Thym représentant un atelier typographique. On y voit, à l'arrière-plan à droite, trois personnages dont l'un lit attentivement un texte et les deux autres discutent. On s'accorde à penser qu'il s'agit d'un auteur en pleine discussion avec deux correcteurs.

 

  

University of Chicago Library

 

L'Orthotypographia a fait l'objet d'une traduction anglaise de Philip Gaskell et Patricia Bradford en 1972 :

HORNSCHUCH (Hieronymus), Hornschuch's Orthotypographia 1608 edited and translated by Philip Gaskell and Patricia Bradford, Cambridge, The University Library, 1972.

 

Il a également été traduit en français par Susan Baddeley, et édité avec une introducion et des notes de Jean-François Gilmont, par les Editions des cendres en 1997.

 

 

HORNSCHUCH (Jérôme), Orthotypographia instruction utile et nécessaire pour ceux qui vont corriger des livres imprimés & conseils à ceux qui vont les publier : 1608. Ouvrage traduit du latin par Susan Baddeley : avec une introduction et des notes de Jean-François Gilmont, Paris, Éditions des cendres, 1997.

 

 

Une étude de cas intéressante est celle que Rémy Jimenes a menée sur l'exemplaire conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon  (cote 20702) des Œuvres complètes de Saint Bernard de Clairvaux publiées à Paris par Charlotte Guillard en 1551. Ce volume est un exemplaire d'épreuves qui présente d'assez nombreuses corrections manuscrites, et des impressions fantômes de matériel de calage et de caractères de soutien.

 

 

JIMENES (Rémi), "Pratiques d'atelier et corrections typographiques à Paris au XVIe siècle. L'édition des œuvres de Saint Bernard par Charlotte Guillard", Passeurs de textes imprimeurs et libraires à l'âge de l'humanisme  [colloque tenu à l'École nationale des chartes et à la Bibliothèque Sainte-Geneviève les 30 et 31 mars 2009. Organisé par le Centre d'études supérieures de la Renaissance et l'École nationale des chartes], études réunies par Christine Bénévent, Annie Charon, Isabelle Diu et Magali Vène, Paris, École nationale des chartes, 2012, p. 215-238.

Dans cette étude, Rémi Jimenes publie une trentaine de photographies de types de corrections rencontrés dans cet exemplaire. Nous y renvoyons, en nous contentant de donner ci-dessous quelques photographies que nous avons prises dans ce volume.

 

Diui Bernardi Claraeuallis Abbatis ... Opera in lucem denuo foelici ... exeunt... Parisiis : apud Carolam Guillard, viduam Claudij Cheuallonij, et Guilelmum Desboys..., 1551, 2°. (BM Lyon 20702).

 

  

Feuillet d 9 verso : ajoût d'une réclame  "frater"                                                Feuillet d 10 recto

 

Feuillet r 8 recto : interversion de lettres, insertion d'un caractère i manquant

 

Feuillet b 6 verso : insertion d'une ligne manquante dans une colonne.

 

Feuillet II 1 recto : interversion de deux lignes

 

Feuillet K 1 recto : interversion de deux mots

 

Feuillet q 4 verso : suppression (deleatur) d'un caractère

 

Feuillet ccc 3 recto : remplacement d'un caractère d'attente par le caractère manquant A

 

 

Corrections par cartons :

L'un des modes de correction sous presse les plus couramment utilisés est le recours aux "cartons", ces feuillets corrigés qu'on substitue aux feuillets fautifs. Voir le chapitre que nous leur consacrons par ailleurs.

 

 

Corrections par collage de papillons :

Les corrections peuvent aussi se faire par collage de petits papillons sur les passages fautifs. Nous en donnons ci-dessous un exemple rencontré aux pages 29, 30 et 31 de l'exemplaire de l'Université Complutense de Madrid de l'ouvrage de Cesare della Riviera Il Mondo magico degli heroi... publié à Milan par Pietro Martire Locarni en 1605.

 

 

 

 

 

 

Comme on peut le constater sur ces trois photos, certains caractères ou groupes de caractères ont été corrigés par collage de petits morceaux de papier imprimés, parfois décalés de la ligne.

 

Un autre exemple est donné par la correction du mot "Cosmica" (état 1) en "Medicea" (état 2), par collage d'un papillon, au titre de départ du Sidereus Nuncius de Galilée, dans l'édition originale de Venise, apud Thomam Baglionum, 1610.

 

Etat 1 : exemplaire de la Library of Congress (Washington)

 

Etat 2 : exemplaire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

 

Autre exemple dans ce qu'il est convenu d'appeler la "Bible de Judas", une édition de la "King James Bible" (voir ci-dessous), publiée à Londres par l'imprimeur du roi Robert Barker en 1613. 

Dans Mathieu XXVI, 36, le compositeur a composé "Judas" au lieu de "Jesus" :   “Then commeth Judas with them unto a place called Gethsemane, and saith unto the disciples, Sit yee here while I go yonder and pray." La faute a été corrigée par un petit papillon "Jesus" collé sur "Judas", comme on le voit sur l'exemplaire de la paroisse Sainte Marie de Totnes (Devon).

 

 

Un autre exemplaire, conservé à la Folger Shakespeare Library de Washington y a été exposé lors de l'exposition Manifold Greatness évoquée ci-dessous. Comme on peut le voir sur le blog de cette exposition, sur cet exemplaire, les deux J de Judas et Jésus sont légèrement décalés.

 

 

La "Bible des pêcheurs" - The "Wicked Bible"

 

Une bible in-octavo imprimée en anglais à Londres en 1631 à l'adresse de Robert Barker et John Bill comporte un bourdon (en typographie, omission d'une lettre, d'un mot, d'un paragraphe voire de plusieurs pages) lourd de sens dans Exode XX,14, puisqu'on y lit ce commandement : "Thou shalt commit adultery".

Il s'agit d'une des nombreuses éditions de la "King James Bible", dont l'histoire a été magistralement étudiée par Gordon Campbell dans un ouvrage publié à l'occasion de son quatrième centenaire.

 

CAMPBELL (Gordon), Bible. The Story of the King James Version 1611-2011, Oxford, Oxford University Press, 2010.

La "King James Bible " a également été étudiée par Helen Moore et Julian Reid dans un ouvrage publié à l'occasion d'une remarquable exposition organisée par la Bodleian Library du 22 avril au 4 septembre 2011.

MOORE (Helen), REID (Julian), Manifold Greatness : the Making of the King James Bible, Oxford, Bodleian Library, 2011.

Le blog de l'exposition de la Bodléienne a d'ailleurs publié un billet consacré à la "Wicked Bible".

La bévue de l'édition Barker de 1631 ne fut constatée qu'un an après parution. Le roi Charles I fit rappeler le millier d'exemplaires tirés qui furent détruits. Quelques exemplaires seulement échappèrent à ce sort. L'imprimeur Robert Barker et son associé Martin Lucas furent condamnés à 300 livres d'amende, destitués et emprisonnés. Cet épisode marqua la fin de la carrière de Baker, et il fut emprisonné pour dettes à plusieurs reprises après 1635. Il mourut en prison en 1645. John Bill, quant à lui, mourut avant la découverte de l'erreur.

Les historiens s'accordent aujourd'hui à penser que le bourdon n'en était pas un, mais avait été introduit délibérément par un partisan de Bonham Norton, le principal concurrent de Robert Barker. Le catalogue de  la Bodléienne signale d'ailleurs que trois exemplaires survivants comportent une autre grossièreté elle aussi vraisemblablement volontaire : "great-ass" pour "greatness" dans Deutéronome V, 24.

L'English Short Title Catalogue ne recense que huit exemplaires de cette bible connue comme "the Wicked Bible" dans des collections publiques. Il faut leur ajouter celui de la Bibliothèque de l'Université de Cambridge. Celui de l'université de Leicester est brièvement présenté sur le site de la bibliothèque de l'établissement. Le petit nombre d'exemplaires en collections privées est inconnu. 

Par ailleurs, cinq exemplaires sont apparus en vente publique depuis 1979. Selon leur état de complétude et de conservation, la condition de leur reliure et leur provenance, leurs prix ont été très variables : 240 $ en 1979, 380 $ en 1991, 27 000 $ en 1996, 89 500 $ en 2010 sur un site internet qui en propose un exemplaire pour 99 500 $.

Comme le rapportent l'édition électronique du Guardian du 21 octobre 2015 et celle du Figaro du 3 novembre 2015, la maison d'enchères Bonhams en a mis un en vente le 11 novembre 2015 à Londres (lot 5). Estimé 10 à 15 000 £ / 14 à 21 000 €, il a été adjugé  31 250 £ / 44 263 €.

 

 

© Dominique Varry 2011-2015 Introduction à la bibliographie matérielle