UFOs - OVNI

UFOs - OVNI

 

Unidentified Fallen Objects

Objets non identifiés tombés sur la forme

 

 

 

 

UFO (unidentified flying object) est l'équivalent anglais d'OVNI (objet volant non identifié). Neil Harris, jouant sur les mots, appelle UFO (unidentified fallen object), littéralement objet tombé non identifié, certains phénomènes que l'on observe dans les livres anciens.

Il a consacré un article du Gutenberg Jahrbuch à un objet fin et coudé, non identifié, tombé sur la forme lors de l'impression du verso du feuillet C2, et qui a laissé son empreinte dans le seul exemplaire connu conservé de l'incunable suivant :

Rovenza dal Martello,  Libro chiamato Dama Rovenza, [Venise], Lucas Dominici, [c. 1482], 44 f., 4°. (a-b8 c-e4 f-g8). Bibliotheca Apostolica Vaticana Inc. Ross. 1350 [unicum] ; GW: 12744 ; ISTC : ir00339800
 
 
HARRIS (Neil), « A mysterious UFO in the Venetian Dama Rovenza [c. 1482] », Gutenberg Jahrbuch, 2003, p. 22-30.
 
 
 
 
 
Des objets divers et insolites ont pu tomber, par accident, sur une forme et laisser leur empreinte sur quelques feuilles avant qu'on ne s'aperçoive de leur présence incongrue, et qu'on ne les enlève.
 
Les deux exemples ci-dessous ont été publiés par Victor Scholderer dans son article intitulé "The Shape of Early Type", paru dans le Gutenberg Jahrbuch de 1927, p. 24-25. Ce texte a été réédité par D.E. Rhodes dans Fifty Essays in Fifteenth -and Sixteenth- century Bibliography, Amsterdam, Menno Hertzberger and Co, 1966, p. 106-107.
Le premier représente un fragment de bois, vraisemblablement détaché de la presse, tombé au feuillet 37 recto du Livre des métamorphoses d'Ovide imprimé à Bruges par Colard Mansion en mai 1484.
 
 
 
 
Le second montre la trace laissée par un clou tombé sur le feuillet 16 recto d'un exemplaire de la Vita di san Hieronymo imprimée à Milan par P. Mantegatius le 27 février 1495.
 
 
 
 
 
Autre  cas mystérieux, celui de cette goutte de métal en fusion (?) tombée sur le recto du feuillet 268 du tome 2 de la "Bible Mazarine", cet exemplaire de la Bible à 42 lignes de Gutenberg ayant appartenu au cardinal de Mazarin, toujours conservé à la Bibliothèque Mazarine (cote : Inc 11-2), et qui permit à Guillaume-François Debure d'identifier pour la première fois cet ouvrage sous le numéro 25 (pages 32-40) du Volume de Théologie (1763) de sa Bibliographie instructive ou Traité de la connoissance des livres rares et siguliers.
 
Les images que nous proposons ci-dessous proviennent du site Mazarinum, bibliothèque numérique de la Bibliothèque Mazarine, http://mazarinum.bibliothèque-mazarine.fr
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mais les objets les plus nombreux à avoir laissé leur empreinte sur des feuilles imprimées sont des caractères sortis accidentellement de la forme, et couchés sur elle.
 
Dans les notes de son article du Gutenberg Jahrbuch de 2003, Neil Harris donne une bibliographie des cas de "caractères tombés de la forme" (Fallen Types) repérés et étudiés jusqu'aux années 2000.

Il a actualisé cette bibliographie dans l'article qu'il a consacré en 2014 au caractère tombé de la forme de la Bible de Robert Estienne conservée au Musée de l'imprimerie de Lyon, et qui est évoqué plus bas.

Neil Harris rappelle que le premier caractère sorti de la forme repéré l'a été par l'érudit Jean Patrick Auguste Madden au recto du second feuillet d'un exemplaire in-quarto du De lepra morali Tractatus de Johannes Nider imprimé à Cologne entre mars et septembre 1479, et qu'il a offert à la Bibliothèque municipale de Versailles, où il est conservé sous la cote Inc M 132.

 

 

Madden a publié sa découverte dans le numéro de Typologie-Tucker de juillet 1875 (page 256).Ce texte est paru à Paris, la même année, dans la quatrième série de ses Lettres d'un bibliographe (p. 230).

Cet exemple a fait l'objet d'une notice intitulée "Un incident technique" dans le catalogue de l'exposition Les trois révolutions du livre, publié par Alain Mercier, Paris, Musée des Arts et Métiers et Imprimerie nationale Édition, 2002, p. 235.

Il est également reproduit et évoqué dans l'article d'Annie Taurant-Boulicaut intitulé "'Vacat nec vitio defectu' : du blanc et de l'excès dans l'incunable", Le Berceau du livre : autour des incunables, Revue française d'histoire du livre, n° 118-121, 2003 [publié en 2004], p. 105-124.

Toujours selon Neil Harris, le second caractère sorti de la forme découvert l'a été à la Bibliothèque de l'Université de Cambridge par Henry Bradshaw. Il a marqué le verso du feuillet 14 de l'exemplaire Inc. A.4.9.[525] du Liber in laudem Mariae virginis de Petrus Damascenus, imprimé probablement à Cologne vers 1475 par Nicolaus Götz.

Il a été publié par Talbot Baines Reed aux pages 24-25 de son History of the Old English Letter Foundries, London, Elliot Stock, 1887. Talbot Baines Reed y évoque et reproduit également l'exemple versaillais que nous avons signalé.

 

 

Pour sa part, l'historien anglais de la typographie James Mosley consacre un billet de son blog Typefoundry (22 juin 2007) à ces caractères sortis de la forme. Ce billet est intitulé "Fallen and Threaded Types". Il y reproduit, en couleurs, l'exemple de la Bibliothèque de l'université de Cambridge que nous venons d'évoquer, et que nous lui empruntons.

 

 

James Mosley y rapporte aussi que l'exemplaire de la Bible à 42 lignes de Gutenberg conservé à Pelplin en Pologne est l'ouvrage le plus ancien à présenter un caractère sorti de la forme (tome 1, feuillet 46).

 

 

C'est en 1900, que Paul Schwenke publia cette découverte dans un article intitulé : "Untersuchungen zur Geschichte des ersten Buchdrucks", publié dans l'ouvrage Festschrift zur Gutenberg-Feier édité par la Koeniglichen Bibliothek zu Berlin (page 25).

 

 

Pour sa part, Lotte Hellinga a mis en évidence la présence de caractères couchés sur la forme dans plusieurs exemplaires (Trêves, Darmstadt, Bonn, Madrid) du Catholicon, probablement imprimé à Mayence par Gutenberg en 1469. Cette découverte épaissit encore le mystère qui entoure l'impression de cet ouvrage, dans lequel coexistent des lignes composées de caractères mobiles, et des paires de lignes fondues par blocs de deux.

Voir : HELLINGA (Lotte), « Slipped Lines and Fallen Type in the Mainz Catholicon », Gutenberg Jahrbuch, 1992, p. 35-40.

 
 

 

 

 

Il peut arriver, au moment de l'encrage, que l'une des balles de cuir du pressier préposé à cette tâche accroche et soulève un caractère de la forme, le laissant à plat sur la composition. Plusieurs feuilles peuvent être imprimées, portant la trace du caractère couché sur la forme, avant que le problème ne soit identifié et corrigé.
Nous en donnons un exemple qui confirme la façon dont étaient fondus certains caractères des XVe et XVIe siècle, avec une extrémité biseautée, contrairement aux caractères des siècles suivants.
L'exemple choisi, dans les collections du Musée de l'imprimerie de Lyon (inventaire 472) se trouve à la page 211 d'une Bible parisienne de Robert Estienne de 1540.
Il a été étudié par Neil Harris dans l'ouvrage commémoratif du cinquantenaire du Musée :
 
 
HARRIS (Neil), "Un caractère tombé de la Bible d'Estienne", Guide déraisonné des collections du Musée de l'imprimerie et de la communication graphique, Lyon, Musée de l'imprimerie, 2014, p. 12-15.
Une version en anglais est parue sous le titre "A Fallen Sort in the 1540 Estienne Bible", dans le Gutenberg Jahrbuch de 2015, p. 99-104.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Neil Harris signale un autre caractère couché sur la forme à la page 297, feuillet T5 recto, de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque communale de San Gimignano (cote A 99) de l'ouvrage lyonnais suivant : 
VAN AYTTA (Viglius), Viglii Zuichemi… Commentaria in decem titulos institutionum iuris civilis… Lugduni : Apud haeredes Iacobi Iuntae, 1564, 8°.
Voir : HARRIS (Neil), Gli incunaboli e le cinquecentine della Biblioteca Communale di San Gimignano, San Gimignano, 2007, tome 1 p. 42, tome 2 p. 101-102 et figure 18.
 
 
 
 
 
 
Dans les cas évoqués ci-dessus, le caractère a été encré et a laissé une empreinte d'encre. Nous présentons ci-dessous un autre exemple dans lequel le caractère, vraisemblablement recouvert par la frisquette, n'a laissé que son empreinte en relief dans le papier.
Il a été trouvé dans l'ouvrage in-quarto de Natale Conti : (1520-1582): Natalis Comitis Historiarum sui temporis libri decem... Cet ouvrage a été publié à Venise en 1572. Il a fait l'objet d'une édition partagée entre les héritiers de Melchior Sesse et Johannes Viraseus, chacun d'eux ayant une page de titre propre.
La marge inférieure du feuillet Kk3 (pages 131-132) laisse apparaître, en relief, un caractère sorti de la forme. Dans le cas de l'exemplaire de la Bibliothèque municipale de Lyon (A 492836), reproduit ici, et portant une page de titre au nom des héritiers de Melchior Sesse, l'empreinte du caractère est visible, malgré le ciseau du relieur qui est passé très près, et les coulures résultant d'une peinture peu soigneuse des tranches !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Un autre caractère sorti de la forme et ayant laissé son empreinte en relief dans les marges a été trouvé au feuillet i2 dans l'exemplaire Res INC 248 (2) de la Bibliothèque municipale de Lyon de l'ouvrage suivant :
CARACCIOLO (Roberto),  Sermones de adventu… Lyon, Nikolaus Philippi et Markus Reinhart, [1479 ?], 2°.
Cette découverte a été effectuée lors de la préparation, sous notre direction, d'un mémoire de master 1 "Cultures de l'écrit et de l'image" soutenu en juin 2014 :
PERRIER (Morganne), Enquête autour d'un recueil de trois incunables issu de la bibliothèque d'un amateur, Lyon, enssib, 2014 (consultable en ligne sur le site de l'enssib).
 
 
 
 
 
 
 
Feuillet i2 recto
 
 
 
 
Feuillet i2 verso
 
Cet exemple lyonnais de 1479 environ est d'autant plus intéressant qu'il permet de constater que les premiers caractères n'étaient pas tous biseautés.
 
 
 
Dans un article des Dernières nouvelles d'Alsace en date du 28 juin 2014 intitulé "Un incunable qui ne manque pas de caractère", le journaliste Serge Hartmann signale la découverte à la Bibliothèque municipale de Strasbourg, par Olivier Deloignon, d'un caractère tombé et encré sur un feuillet d'un incunable in-folio strasbourgeois sorti de l'atelier de Jean Mentelin en 1474 : les Concordantiae bibliorum de Conradus de Alemania (Conrad de Halberstadt) ; BM Strasbourg C6 ; GW 7418 ; ISTC ic00849000 .
 
Nous remercions très vivement Olivier Deloignon de nous avoir autorisés à reproduire, ci-dessous, trois photos de cette découverte :
 
 
  Photo Olivier Deloignon
 
 
 
  Photo Olivier Deloignon
 
 
 
  Photo Olivier Deloignon
 
Empreinte du caractère sorti de la forme au verso du feuillet
 
Pour de plus amples précisions, on se reportera à l'article d'Olivier Deloignon publié dans le Gutenberg-Jahrbuch 2016 : 
 
DELOIGNON (Olivier), "Un double 'accident typographique' dans la Concordantiae Bibliorum de Konrad von Halberstadt, Strasbourg avant 1474", Gutenberg-Jahrbuch, p. 81-92.
 
 
 
Comme dans l'exemple lyonnais cité ci-dessus et un peu postérieur, le caractère n'est pas biseauté. Il présente sur le corps un orifice destiné à passer un lien pour l'assembler à d'autres caractères, cas fréquemment attesté y compris dans les exemples que nous avons rappelés, et évoqué par James Mosley dans son blog (photo d'un exemple conservé à la Bibliothèque centrale de l'Université de Cambridge), mais pas toujours visible, tout spécialement lorsque le caractère tombé de la forme n'a pas été encré, et n'a laissé qu'une empreinte en relief dans les marges du feuillet.
 
Un autre exemple de caractère sorti de la forme, non biseauté et présentant un orifice bien visible, est reproduit sur le blog Lead Graffiti. Il provient d'une bible imprimée en 1480 aujourd'hui conservée à Washington.
 
Dans son article intitulé "The Shape of Early Type', Victor Scholderer reproduit d'autres exemples, et en particulier deux qui ne présentent qu'un fragment de caractère, et non un caractère complet. Il ajoute que ces morceaux de caractères ont pu être utilisés par les compositeurs comme espaces :
 
g              
 
 
Le premier figure au feuillet h 4 verso du De civitate Dei de Saint Augustin imprimé à Naples par Matthias Moravus en 1477. Le second figure au feuillet k 4 recto du Super tit. de jure emphyteotico imprimé à Pavie par J. de Zerbo le 16 février 1484.
 
 
 

© Dominique VARRY 2011-2015 Introduction à la bibliographie matérielle